Le beurre, l’argent du beurre et la grimace des paysans et des consommateurs

Par Philippe COLLIN

Depuis quelques semaines, une hantise gagne la sphère médiatique et consumériste: il n’y a plus de beurre !Alors pourquoi ?

Impossible de parler beurre sans parler lait. D’abord, petit rappel technique : une vache produit un litre de lait qui contient environ de 38 à 50 g de matière grasse selon les races et l’alimentation. Il faut 22 l de lait environ pour faire un kilo de beurre et le reste est essentiellement du lait écrémé.Reprenons l’histoire de la production laitière des dernières décennies. Cela demande un peu de temps, mais difficile autrement de s’y retrouver.

L’an passé, une autre info était à l’actualité : le prix du lait était très bas pour les paysans à cause de la surproduction. Alors comment comprendre ce micmac ? Des premières décennies de la PAC (1960) à 1984, il y eut une politique de soutien des prix pour accompagner la « modernisation » de l’agriculture et encourager les investissements productifs : « garantie » (relative) des prix payés aux paysans. Formidable outil, connu de tous les économistes : une garantie de débouché et de prix sont des accélérateurs très efficace pour augmenter la production et la baisse de coût de revient du litre de lait (ou de tout autre produit).

Ce qui devait arriver arriva, les premiers signes du « fleuve blanc » comme on le nommait à l’époque, firent leur apparition dès la fin des années 60 ! Sicco Mansholt, alors commissaire européen à l’agriculture envisageait déjà de retirer des milliers d’hectares de la production pour équilibrer les marchés qui devenaient saturés. Dès le début des années 70, la surproduction était patente et les prix étaient au plus bas de la fourchette des prix « garantis » (grève de la livraison de lait des paysans de l’Ouest de la France en 1971). S’ensuit une politique très en vogue à l’époque : racheter tous les stocks sur fonds publics et les écouler sur le marché mondial et en occasions datées, du style : « beurre de Noël » sur le marché intérieur à des prix extrêmement faibles, notamment vers la Russie, pour vider les frigos. Cela dura jusqu’en 1984 où un surprenant Michel Rocard imposa en Europe la mise en place des « quotas laitiers », une gestion administrative de la production et des marchés.  Avec la prise du pouvoir par Margareth Thatcher et de Ronald Reagan, au début des années 80, cette politique interventionniste passe pour une hérésie dans le monde qui dérégule à tour de bras!

Dans une Europe à 10, en 1984, en plein désarroi à cause des crises de surproduction dans tous les secteurs agricoles la proposition de la France ne rencontre guère de contre-offensive au début, puisque qu’il n’y a aucune autre proposition.Mais très vite cette politique de gestion des volumes, appliquée au seul secteur laitier, fait augmenter la production dans les autres secteurs déjà en crise, (céréales notamment) précipitant la crise de la fin des années 80.

Cette politique interventionniste sera donc la cible de ceux qui rêvent d’un « marché pur », d’une « concurrence libre et non faussée ». Depuis le début des années 90 les quotas laitiers ont été attaqués. La première véritable réforme globale de la PAC avec la mise en place des soutiens directs aux paysans, a été un tournant dans la gestion des politiques agricoles.

Cette nouvelle politique tournait le dos à une gestion de la production et ne prenait en compte que les questions liées au marché mondial. Les quotas ont été attaqués, en décalage complet avec cette nouvelle PAC,   tant par les pays de l’Europe du Nord que par certains, comme l’Italie, qui considéraient que la base de leurs « droits à produire » était trop faible et demandaient donc une augmentation par État.

Les négociations européennes ne sont pour les chefs d’états et de gouvernements que l’occasion de prouver à leurs ressortissant respectifs qu’ils leur apportent le plus possible à leur pays et qu’il n’y a jamais de contrepartie. Aussi, il était quasi impossible d’imaginer un plan global pour les agricultures d’une Europe qui n’avait encore que 15 états en 1992 et qui aurait permis de construire un système cohérent dans notre cadre géographique. Il fut donc plus facile de se mettre d’accord sur la suppression de ce qui aurait pu cimenter une construction commune, mais avec difficulté.

Le coup de grâce contre les quotas a été porté en 2003, lors de l’entrée des PECO dans l’UE, programmée pour 2005. Cette décision fut prise pour faciliter les négociations avec la Pologne notamment. En corolaire, pour donner une apparence inéluctable à cette décision, partant du principe que si l’on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage entre 2004 et 2009, l’UE a décidé d’augmenter les droits à produire pour faire baisser le prix du lait.

Il fût facile ensuite pour les ardents promoteurs de la suppression des quotas d’expliquer : « vous voyez bien, nous sommes sous un régime de quotas et cela n’empêche pas les prix de baisser.» De surcroit, avant 2009, il existait une sorte d’accord tripartite de grille de variation des prix du lait à la production (entre représentants des producteurs, des transformateurs et des distributeurs) et que Michel Barnier, alors Ministre de l’Agriculture a liquidé sous le motif de redonner du pouvoir d’achat au consommateur et surtout de ne pas « entraver le jeu de la concurrence libre et non faussée » chère à l’UE, car cette grille de prix était relativement protectrice pour les paysans.

Cette baisse des prix, consécutive à la gestion laitière de l’UE, fût la raison pour laquelle, en 2009, les producteurs de lait ont manifesté pendant de longues semaines. Les paysans, ont épandu du lait au pied du Mont Saint Michel, ont distribué du lait Place de la République à Paris pour exprimer leur colère et leur détresse face à la situation qu’ils vivaient. Cette situation, ils n’avaient pas connue depuis 1984.

Nous voilà donc en 2015, douze ans après la décision de suppression des quotas dans un marché européen sans contrôle si ce n’est celui des industriels laitiers européens qui en déterminent le prix. Tout comme le prix du Cacao de la Côte d’Ivoire fixé à la bourse de Londres, le prix directeur du lait mondial est fixé par la Nouvelle Zélande, pays qui produit 4% du lait mondial, (environ autant de lait que la France) mais qui, avec ses 4 millions d’habitants, en exporte 90%. Le cours des produits transformés est fixé par Frontera, Coopérative Néozélandaise, qui collecte la totalité du lait néo-zélandais et qui dicte le prix directeur du lait dans le monde. Le lait ne se commercialise quasiment plus. Seuls le beurre, la poudre de lait écrémé ou entier, le cheddar, que certains appellent du fromage (chauvinisme cocardier) sont échangés. Les produits transformés servent de mètre-étalon pour fixer un prix du lait au producteur comme celui du pétrole est fixé en « Brent de la Mer du Nord par baril»

Depuis 2012-2013-2014 et la difficulté pour les paysans à se remettre de la crise de 2009, les prix avaient fini par remonter conformément à la règle rappelée ci-dessus que des prix élevés encourageaient la production.

2014 fut donc une année tout à fait appropriée pour préparer la suppression des quotas, les paysans étant alors sur un petit nuage, portés par des prix qu’ils n’espéraient plus revoir. Les « experts » se remirent à prédire que comme en 2007-2008 les prix seraient durablement élevés, que le « marché mondial » s’offrait à nous et qu’il fallait être stupide pour ne pas entendre les « signaux du marché. » Mais les signaux du marché sont comme ceux des passages à niveaux, ils sont parfois déréglés….

Donc après avoir fait le plein de poudre de lait et de beurre en 2013-2014, la Chine se retira du marché juste avant celui-ci ne soit au plus haut. Seuls restaient les spéculateurs sur les marchés à terme qui ont continué de croire à la hausse sans limite des prix. A l’époque, les industriels européens, eux véritablement sur le vrai marché physique, disaient que cela ne durerait pas, que la Chine n’achetait plus et que les prix allaient baisser.

Phil Hogan, Commissaire Européen à L’agriculture, Irlandais par ailleurs, un pays qui s’est fixé comme objectif d’être « La Nouvelle Zélande de l’Europe » était droit dans ses bottes et affirmait en 2014 qu’il ne fallait pas se laisser impressionner par les oiseaux de mauvais augures. Il expliquait que la demande solvable était solide et que au pire, « les outils » (vous avez vu comme les politiques ne font plus de politique mais de la mécanique générale) à disposition de l’UE permettraient de passer la crise sans problème. Pour lui, c’est sûr, il est toujours là. Pour les paysans, non

Il était prévu à cette date la possibilité que l’UE puisse retirer du marché de la poudre de lait écrémé (ce qui reste quand on a « fait son beurre ») 109000 T à prix garanti et dont le stockage serait payé par l’UE.

L’UE eu aussi l’idée géniale de décréter l’embargo vers la Russie, permettant à Poutine d’avoir un marché protégé de son principal concurrent qu’est l’UE. Merci Hollande pour cette géniale initiative prise après l’annexion de la Crimée par la Russie.

Ainsi, toutes ces causes réunies pour effondrer le marché du lait : la Chine avait fait le plein, la Russie est exclue de « nos clients » , les paysans augmentent leur production et nous voilà en fin 2014 et surtout 2015 et 2016 avec une surproduction de lait qui ruine les paysans et oblige l’UE à stocker 350000 t de poudre de lait écrémé au lieu des 109 000 t initialement prévues.

J’arrive enfin à la question liminaire : pourquoi il n’y a plus de beurre, où est-il passé ?

Première raison : Les stocks de poudre limitent considérablement la rentabilité des transformateurs de lait en beurre, le marché de la poudre ne permettant pas un bon équilibre des débouchés.

Du beurre cher (notamment grâce aux USA qui, un peu versatiles, trouvent aujourd’hui toutes les vertus à ce produit qu’ils ont vilipendés pendant des décennies et maintenant deviennent accros au beurre) conjugué à un prix catastrophique de la poudre ne font pas un bon prix du lait. Les vaches ne sont pas équipées d’un robinet à crème et d’un robinet à lait écrémé. Un autre phénomène se développe aux USA également comme ailleurs, c’est le rejet grandissant de l’huile de palme pour des raisons environnementales.

Seconde raison, fut adoptée, en France, sous le quinquennat de Sarkozy, une Loi de Modernisation de l’Economie. Cette loi, que Macron alors ministre de l’Economie s’était fait promesse de revoir, (entendu de mes oreilles) fixe des périodes de négociations des prix entre industriels et les quatre centrales d’achat qui font la pluie et le beau temps sur les produits agricoles.

Cette négociation à date fixe, fixe annuellement les volumes et les prix de ce qui va être échangé. Le beurre était déjà à un niveau soutenu en début de période et les Centrales de la Bande des Quatre ne voulaient pas payer plus cher ce produit, espérant une baisse du fameux cours mondial dont nous avons parlé précédemment. Les industriels ont alors fabriqué plus de fromage plus rémunérateur que le beurre, d’autant que la demande est forte et ne génère pas de lait écrémé. Ils ont ensuite attendu que les acheteurs reviennent de leur propre chef à la table pour acheter. En Allemagne il y a du beurre, il est juste le double qu’au début de l’année pour les consommateurs (ah le marché !). Pour l’instant il semble que des discussions vont reprendre en France entre industriels et Centrales d’achat.

La prochaine crise est celle du sucre pour dans deux-trois-quatre ans au plus. D’ici là vous aurez l’occasion de revoir le film de Jacques Ruffio, « Le sucre », car la fin des quotas sucriers commence en 2017 et les surfaces ont augmenté de 20 % cette année…

Voilà un peu longuement pourquoi le beurre de Noël dans un marché laissé au marché sera cher pour faire la bûche et les escargots…en attendant les bûches sans beurre et les escargots végans mais ce sera l’objet d’un autre papier.

Philippe Collin
(Paysan, éleveur, ancien porte-parole de la Confédération paysanne, membre de l’Observatoire européen du marché du lait)

 

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Catalogne, Padanie et autres lieux

par Denis COLLIN

La décision du Parlement Catalan de proclamer l’indépendance de la Catalogne ouvre une période de dangereuse instabilité, non seulement en Espagne mais aussi dans toute l’Europe. S’il ne fait guère de doute que la brutalité du gouvernement corrompu de Mariano Rajoy a donné aux extrémistes de l’indépendantisme catalan les prétextes dont ils avaient besoin, condamner la répression brutale ne veut pas dire accorder un blanc-seing à Puigdemont et ses amis. Il vaut mieux garder la tête froide quand il s’agit d’analyser la situation présente sachant que l’évolution de la situation en Espagne pourrait bien se combiner avec une crise en Italie ou en Belgique, voire au Royaume-Uni.

Continuer à lire … « Catalogne, Padanie et autres lieux »

Macron parlant des pauvres…

… Lorsque la compassion veut camoufler politique, responsabilités et protéger le système.

Par Jacques Cotta

Le 17 octobre dernier était célébrée, comme chaque année depuis 1987, « la journée mondiale du refus de la misère ». Reconnue officiellement par les Nations Unies depuis 1992, cette journée est l’occasion pour bon nombre de « belles âmes » de « regretter » le sort que connaissent « les pauvres ». Et après ? Ne s’agirait-il pas tous simplement d’une journée dans l’année pour camoufler ses propres responsabilités dans le sort réservé aux 9 millions aujourd’hui dénombrés qui vivent 364 jours par an sous le seuil de pauvreté ? A l’occasion de cette journée, le président de la république, Emmanuel Macron, a annoncé « une grande consultation sur la nouvelle politique de lutte contre la pauvreté ». Il s’agirait donc de « cerner » le phénomène, d’en saisir « l’importance » ? Lorsqu’en 2006 je publiais « 7 millions de travailleurs pauvres[1] », les mêmes qui aujourd’hui s’interrogent –de Macron à Sarkozy, de Sarkozy à Hollande en passant par Martin Hirsch et quelques autres- me trouvaient pour le moins excessif. Leurs réactions d’hier permettent de s’interroger, voire d’émettre quelques doutes, sur la franchise et l’honnêteté de leur démarche aujourd’hui. « La pauvreté », « les pauvres » comme ils disent ? Pour comprendre la situation actuelle et en dégager les responsabilités, pour dépasser la posture « dames patronnesses » que prend le gouvernement et tenter de comprendre les causes et donc les remèdes à la pauvreté, il faut commencer par la qualifier. 

La pauvreté augmente

La pauvreté monétaire, définie par un revenu mensuel inférieur à 60% du salaire médian[2], touche donc 9 millions de personnes en France. Depuis 2007, le taux de pauvreté des enfants et des familles a augmenté régulièrement. Depuis 2008, un million de personnes supplémentaires vivent sous le seuil de pauvreté, dont 400 000 enfants. 36% des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté, concernant principalement femmes et enfants. 70% des familles dans lesquelles les mères sont exclues du travail sont également concernées. Comme 20% des étudiants, chiffre apparu lorsque a éclaté publiquement l’existence d’une prostitution féminine de la part de jeunes femmes, contraintes pour assumer le coût de leurs études. Au sein de cette pauvreté croissante, 1 enfant sur 5 est concerné, soit 20% chez les enfants et les jeunes, ce qui représente 3 millions d’enfants.

La pauvreté monétaire n’est qu’une facette de la pauvreté. Une série de facteurs permettent d’en élargir le spectre. J’avais déjà constaté en 2007 l’importance du logement par exemple qui, dans les grandes métropoles notamment où le montant des loyers a explosé, définit en soi des conditions de vie insupportables pour des familles dont les revenus par membre peuvent dépasser le seuil de 60% du salaire médian.
La Pauvreté, mais quelle réponse ?

Une caractéristique du débat sur la « pauvreté » revient à limiter la réflexion aux chiffres. Rien n’est en effet plus consensuel que leur froideur qui permet de tenir éloignées les causes de la situation que vivent des millions de nos concitoyens.

On évoquera ainsi « l’écart de niveau de vie mensuel entre les 10% les plus aisés et les 10% les plus modestes »[3] en regrettant la situation de fait. On déplorera unanimement que « le niveau de vie des 10% les plus pauvres ait baissé en dix ans sous le poids de la crise »[4]. On s’insurgera à l’unisson en constatant que « les 10% les plus fortunés détiennent 47% du patrimoine » et que « le patrimoine des 10% de ménages les moins dotés ait chuté de 30,2% entre 2010 et 2015 »[5]. Nous serons unanimes à regretter l’injustice subie par 60% des enfants d’ouvriers non qualifiés qui sortent du système scolaire sans diplôme, contre 9% des enfants d’enseignants…
Quoi de plus normal que cette indignation généralisée. Mais en rester à la condamnation, aux regrets, à la réprobation, réactions aussi légitimes soient-elles, ne permet-il pas d’évacuer l’essentiel ? Quelle politique accroit la pauvreté, quelle politique permettrait de l’entraver ?

Durant plusieurs décennies, depuis la crise financière de 2008 notamment, les orientations mises en œuvre par les gouvernements « de gauche » et de « droite » -ceux de François Hollande et de Nicolas Sarkozy notamment- ont contribué à augmenter cette pauvreté. Emmanuel Macron creuse le sillon[6]. Derrière les « larmes », derrière la « compassion », la vérité des faits est cruelle. Quelques mesures, non exhaustives, sont éclairantes.

  • Le gouvernement Macron Philippe supprime les emplois aidés.

Souvent ces emplois apportaient la seule source de revenu à des ménages qui du jour au lendemain vont venir grossir les rangs de la pauvreté. Les jeunes se trouvent là particulièrement visés. Le taux de chômage des 20-24 ans a en effet progressé de plus de 5% dans les dernières années pour atteindre plus de 20% dans cette classe d’âge. En 2016, 24% des moins de 25 ans étaient au chômage. Et pour leurs ainés, les 25-49 ans, ce taux a progressé de plus de 3%. La précarité est devenue la règle avec les CDD ou l’intérim[7]. Les temps partiels sont devenus un luxe pour nombre de jeunes qui pourtant n’aspirent qu’à un travail permanent et un salaire[8]. Les conséquences sur la vie courante sont immédiates. Difficultés voire impossibilité à trouver un logement, à penser « loisirs », repos ou détente, à envisager l’avenir, à entreprendre une vie de couple, à fonder une famille… C’est dans cette lignée que s’inscrit la mesure gouvernementale concernant la suppression des emplois aidés.

  • La diminution des APL a été présentée comme une des mesures phares de ce gouvernement.

Il n’est pas besoin d’épiloguer. Les APL sont pour des dizaines de milliers de jeunes, de familles, ce qui permet encore de dormir sous un toit.

  • L’augmentation de la CSG.

Elle fera peser des efforts impossibles sur nombre de retraités dont les pensions déjà ne permettent pas de finir les fins de mois. En 2007 j’avais été frappé par la fin des marchés, dans les grandes villes notamment, lorsque des silhouettes anonymes se disputent les poubelles ou les cageots dans les caniveaux pour récupérer quelques denrées périssables. Des « vieux », des « retraités », déjà. Là encore c’est dans cette voie que Macron et son gouvernement sont engagés…

Le sort des personnes âgées est l’occasion de revenir sur un argument démagogique de la « droite ultra-libérale » qui condamne aides aux chômeurs, aux immigrés, aux réfugiés sous prétexte « que ce serait moins pour nos anciens ». La question est bien ailleurs. C’est le gouvernement des banquiers et de l’union européenne qui étrangle par sa politique en faveur du capital financier les couches les plus faibles. L’augmentation de la CSG qui frappe les retraités est bénéfique aux détenteurs de capitaux. C’est pour eux que les retraités sont appelés à payer. Ce ne sont pas les « plus pauvres » qui seraient responsables du sort des « pauvres », mais une politique en faveur du capital qui porte la responsabilité de la situation dans laquelle se trouvent notamment plongés les retraités.
  • La non revalorisation du RSA.

540 euros par mois pour le RSA… De plus non ouvert aux jeunes qui entre 18 et 25 ans n’ont aucun soutien, sinon celui de leurs familles lorsqu’elles le peuvent. Non seulement les mesures prises ne permettront pas de sortir de la pauvreté, mais elles vont y faire entrer de nouveaux « bataillons » qui jusque-là en étaient épargnés.

Certaines mesures gouvernementales sont par ailleurs symboliques. La transformation par exemple de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière et la « flat tax » sur les revenus du capital vont conduire à restituer 9 milliards d’euros aux plus riches. Cela, contrairement à tous les discours éculés sur l’investissement, sans aucune garantie de création du moindre emploi. Si la loi des finances 2018 valorise les intérêts du capital, rien en son sein ne concerne la pauvreté.

Il restait donc pour donner le change la production de … tartes à la crème. Principal ingrédient en la matière, l’éducation. En déplacement, le président de la république a ainsi annoncé que « la lutte contre la pauvreté doit d’abord cibler les enfants et passera par l’éducation ». Avec cette profession de foi de l’Elysée : « Il faut investir socialement pour que les enfants qui sont pauvres (…) ne soient pas les pauvres de demain ». Nous voilà, avec ces enfants, rassurés. En premier lieu leur pauvreté actuelle serait secondaire. C’est leur sort demain qui intéresse nos gouvernants. En second lieu, l’éducation a beau dos. Les enseignants qui connaissent depuis des années réduction des programmes, réduction des heures de cours, réduction des moyens ont de quoi bondir. En troisième lieu, le cynisme est sans limite, car la question de l’éducation a été réglé, notamment à l’issue de recommandations de l’OCDE et de la commission européenne, pour l’ensemble des pays d’Europe dont la France. Le diagnostic porté, justifié par la nécessité d’économiser, est sans appel. Emmanuel Macron le sait, puisqu’il y adhère. En substance, l’éducation donnerait trop au plus grand nombre qui n’en n’a pas besoin pour les emplois déqualifiés de demain et pas assez à l’élite, le petit nombre, qui sera chargée de les encadrer[9]. Tout un programme…

La pauvreté et les rapports sociaux

Les pauvres sont donc l’objet de toutes les préoccupations. Pas plus aujourd’hui qu’en 2007 les clivages ne peuvent porter sur le constat. Il est sous nos yeux. Reste donc les causes et l’appréciation qu’on porte sur l’origine de cette pauvreté.

Pierre Gattaz, le responsable du MEDEF, vient d’ailleurs d’indiquer tout haut ce que pensent tout bas –ou à demi-mot- nos gouvernants. « Il est urgent d’instaurer un contrôle quotidien des chômeurs ». Derrière cette proposition qu’Emmanuel Macron, Bruno Lemaire et Edouard Philippe vont applaudir pour « son bon sens apparent », se cache le véritable clivage. Comme les chômeurs seraient responsables de leur chômage, les pauvres seraient aujourd’hui responsables de leur pauvreté. Ils sont angoissés, ils sont responsables de leur angoisse. Ils se sentent exclus, dévalorisés, humiliés, rejetés. Ils sont responsables de leur exclusion, de leur dévalorisation, de leur humiliation, de leur rejet. C’est cela que nous dit Gattaz à travers les chômeurs. Les chômeurs seraient pour l’essentiel des truqueurs, des fainéants, des profiteurs, des parasites. Ils seraient volontaires du chômage, responsables de leur propre sort et n’auraient dans leur souffrance que ce qu’ils méritent.

En 2007, en termes plus feutrés, c’était une des objections à mon livre dont l’attaque portait sur le titre. « 7 millions de travailleurs pauvres », mais « ce ne sont pas des travailleurs » me disait-on. C’était quoi alors ? Gattaz donne aujourd’hui la réponse. Des profiteurs ?

S’il est un point sur lequel il ne faut en rien céder, c’est bien celui-ci qui concentre toute la bataille idéologique que mène les tenants de l’ultra libéralisme, du combat de tous contre chacun. Ceux qu’on dénomme « les pauvres » sont le produit d’un rapport social, du capitalisme en relation au travail. Ils sont soit tout simplement travailleurs mal payés, plongés dans la pauvreté, soit travailleurs précaires, marginalisés, sous employés, soit travailleurs exclus de la production, du travail, rejetés parmi ces millions de chômeurs, notamment sous le coup d’une politique qui dans la lignée de l’union européenne a produit désindustrialisation et perte de souveraineté, soit encore des « chômeurs de longue durée » comme l’indique le label qui leur est attribué, incapables de retrouver une place dans les rapports sociaux, parce qu’ils ont été brisés, qu’ils ont subi la violence du système au point de sombrer dans le désespoir, l’alcool, ou toute autre addiction, jusqu’à la drogue. Une « épave » incapable de retrouver une place dans les relations sociales n’est jamais une « épave » volontaire. Ce n’est pas dans la psychologie individuelle qu’il faut au point de départ chercher les responsabilités d’un capitalisme dévastateur. Evidemment, parler de « travailleurs pauvres » au lieu de « pauvres » est moins consensuel. Cela met au centre ce que Macron aujourd’hui comme Hollande ou Sarkozy hier, veut camoufler, la responsabilité des rapports sociaux, du capitalisme, de son stade actuel, le capitalisme financier.

En guise de conclusion

Alors qu’on dénombre plus de 9 millions de « travailleurs pauvres », alors que le système jette régulièrement dans la pauvreté des milliers et des milliers, l’Elysée reste prudent. Pour remédier à la situation, « il n’y a pas d’enveloppe définie à l’avance » disent les conseillers d’Emmanuel Macron à la veille de la discussion sur le budget. « C’est la démarche inverse. D’abord on identifie les actions à mener, les barrières à lever, puis on mène un plan d’action ».

« Les barrières à lever », « les actions à mener » » ?

En réalité pour Emmanuel Macron comme pour Pierre Gattaz, les pauvres responsables de leur pauvreté n’ont qu’à s’accommoder de leur sort. Ceux qui s’en sortiront le mériteront. Tant pis pour les autres, quantité négligeable. Rien ne saurait se substituer à l’énergie et aux efforts des plus méritants. N’est-ce pas l’application de la loi naturelle au domaine social ? N’est-ce pas ainsi que la vie s’opère ?

Jeunes précarisés, femmes victimes d’un harcèlement dont on parle peu, le harcèlement social qui les voient rémunérées lorsqu’elles ont un boulot 15 à 20% de moins que leurs collègues masculins, vieux pressurisés…

Sur le Parvis des droits de l’homme et des libertés, Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde a inauguré une dalle où figure cette inscription : « Le 17 octobre 1987, des défenseurs des droits de l’homme et du citoyen de tous pays se sont rassemblés sur ce parvis. Ils ont rendu hommage aux victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence. Ils ont affirmé leur conviction que la misère n’est pas fatale. Ils ont proclamé leur solidarité avec ceux qui luttent à travers le monde pour la détruire. Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

« Détruire la misère », voilà une belle profession de foi qui pose comme exigence la destruction de la politique néo libérale qui produit la misère, la politique de destruction des conquêtes sociales qui ont marqué le siècle dernier, la politique qui va de la liquidation du code du travail à la destruction de la sécurité sociale et de notre système de santé en passant par la mise à bas de notre bien commun, les services publics, la relégation des moyens de subsistance, l’emploi, la réduction du salaire auquel est volontiers substitué l’assistance…

Quelle meilleure façon de « détruire la misère » que de défaire la politique et les rapports sociaux qui sont producteurs de misère ?

Jacques Cotta

Le 24 octobre 2017

Qu’est-ce que libéralisme de Macron?

 

par Tony Andréani

Finalement l’interview télévisée du chef de l’Etat a été fort bienvenue, car elle devrait éclairer ceux qui ne savent pas encore bien à qui ils ont affaire. Le bon sens populaire ne s’y sera pas trompé, mais les élites intellectuelles n’auront peut-être pas compris ce qu’est le « libéralisme » de Macron, peut-être déroutées par toutes les exégèses qui ont fleuri autour de ses discours et de ses écrits[1]. Alors voici quelques points de repère.

Un ultra-libéral 

La droite française à toujours pris grand soin de se démarquer de l’ultra-libéralisme, considéré par elle comme un extrémisme. De fait aucun homme de droite – rustique dans sa phraséologie, ou cultivé comme un Bruno Le Maire – n’aurait osé tenir un tel langage sur l’exaltation de la « réussite » et des « talents » individuels face aux bons à « rien » et aux « fainéants ». Cette droite n’en pensait sans doute pas moins, tant il est confortable de croire que l’on ne doit sa fortune et son pouvoir qu’à ses propres mérites. Mais elle ne le disait pas. Elle trouvait ses justifications dans le registre traditionnel des tenants du capitalisme, et, aujourd’hui du néo-libéralisme : doivent être récompensés ceux qui prennent des risques avec leur argent, ceux qui « entreprennent », ou encore ceux qui savent s’adapter à un monde qui change et qui est forcément meilleur que l’ancien (où l’on retrouve les thuriféraires de la mondialisation et les apôtres d’un libre marché). Macron ne s’embarrasse même pas de ces justifications. Pour lui toute la société repose sur l’individu et évolue grâce à ceux qui se montrent supérieurs aux autres, quel que soit le domaine, pas seulement économique, mais aussi personnel (en art, en famille). Car, comme le disait Margaret Thatcher, « la société n’existe pas » (autrement dit : aucun déterminisme social ne pèse sur les individus). Et il est normal et bon que les meilleurs gagnent sur tous les terrains, puisque c’est le prix de l’efficacité.

Notons d’abord l’extraordinaire prétention du personnage : il dit la vérité des rapports sociaux puisqu’il tient un « discours de vérité », là où les autres seraient dans l’erreur ou dans l’hypocrisie. Mais ce discours consonne fortement avec une certaine philosophie politique qu’il ne devait pas ignorer, même s’il ne s’en réclame pas : c’est celle de l’anarcho-capitalisme, encore appelé libertarisme.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, selon ce courant de pensée, qui a surtout fait florès aux Etats-Unis, l’individu a par essence des droits auxquels on ne saurait imposer quelque limite que ce soit (y compris celui de porter des armes pour se défendre), sauf à attenter à sa liberté. Un philosophe du nom de Nozick en a été le chantre, expliquant pas exemple que les millions de dollars gagnés par un joueur de basket lui appartenaient puisqu’il était le meilleur et que des milliers de spectateurs avaient payé leur billet sans y être aucunement forcés, selon les règles toutes simples du marché. Lui imposer une contribution fiscale serait une atteinte insupportable à ses droits imprescriptibles. C’est en grande partie contre cette théorie qu’un autre philosophe états-unien, John Rawls, a écrit sa Théorie de la justice, dont l’essentiel revient à dire que seules les inégalités qui profitent finalement aussi aux plus défavorisés sont légitimes. Mais c’est bien à tort que certains ont voulu voir dans Macron, sous l’influence de Paul Ricoeur, l’un de ses disciples, comme on va le voir.

Il aurait pu faire sienne la théorie du « ruissellement » (des riches vers les pauvres) qui, depuis Bernard de Mandeville (au 18° siècle) et sa fameuse Fable des abeilles, est finalement de même inspiration que celle de Rawls (bien que celle-ci soit beaucoup plus complexe). Mais non. C’est peut-être parce qu’il savait que même les théories économiques orthodoxes (y compris du côté du FMI) avaient fini par démontrer sa fausseté : les inégalités excessives ne sont nullement favorables à la croissance. Mais c’est surtout parce qu’il n’éprouve pas le besoin d’une telle justification. Il y a pour lui, a-t-il dit, des « premiers de cordée », ce qui veut dire que, sans ces premiers, qui font la course en tête, il n’y aurait pas de cordée du tout, donc pas de société « en marche » possible. Et de vanter son propre parcours.

On objectera peut-être qu’il avance aussi une justification de type économique : il faut des riches pour qu’ils donnent des emplois aux autres, donc pour réduire le chômage, parce qu’eux seuls vont investir. Mais réduire le chômage n’est pas pour lui un but en soi : cela n’a de sens que pour donner aux autres, en les mettant au travail, des possibilités de « réussir », d’être « talentueux », donc de parfaire leur individualité. Il restera certes les incapables, les « défavorisés », les handicapés en somme. Alors on les aidera. Par exemple en augmentant le minimum vieillesse. Notons bien ici que nous sommes fort éloignés de la vision libérale d’un Milton Friedman : pour ce dernier c’est le marché qui, bien qu’il ait toutes les vertus, les a relégués en mauvaise position, et c’est la raison pour laquelle il faut secourir ces victimes naturelles (pour lui par un impôt négatif). Pour Macron tout est de leur faute, la faute à leur manque de talent et de courage, et, s’ils se plaignent, c’est parce qu’ils sont des jaloux (un thème récurrent dans l’anarcho-capitalisme). Après cela, il peut toujours dire qu’il ne « méprise » personne, qu’il « respecte » tout un chacun. C’est vrai, on doit un peu de considération aux handicapés.

On pourrait penser qu’il s’agit là de darwinisme social, selon lequel dans la lutte pour la vie les forts l’emportent sur les faibles : c’est là une loi de la nature. Mais ce n’est pas exactement cela, car, dans cette conception, que la socio-biologie, qui prétendait s’appuyer sur la génétique, a illustrée, le rôle joué par le milieu n’était pas ignoré. Pas pour Macron : selon lui son origine provinciale, le fait d’avoir eu un père Professeur de médecine, son parcours professionnel n’ont en rien favorisé ou gêné son ascension de premier de cordée. Il doit tout à son intelligence et à sa détermination. En revanche l’idée qu’il se fait du monde économique, et qu’il faut chercher plus dans ses actes politiques que dans son discours télévisé relève bien du darwinisme économique, qui est aux antipodes non seulement du libéralisme classique (qui limite le rôle du marché) que du néo-libéralisme théorique (qui ne jure que par le marché, mais admet la nécessité d’une régulation, quand le marché est défaillant). C’est un libéralisme de la puissance de marché, qui ne s’offusque pas des oligopoles, qui vante les « pôles d’excellence », et qui entend mettre l’Etat à leur service.

 

Le darwinisme économique

 

Ce libéralisme là ne se soucie pas de « concurrence pure et parfaite ». Pour lui il va de soi que la concurrence est imparfaite, que les grandes entreprises, fortes de leurs capitaux (propres ou empruntés) l’emportent sur les petites en les mettant à leur service ou en les absorbant, et que les grandes entreprises elles-mêmes se livrent à une lutte féroce, de telle sorte que la meilleure gagne. Il trouve normal que les acteurs financiers les plus puissants (institutionnels comme les fonds de pension ou les fonds d’assurances, purement privés comme les fonds de placement des fortunes individuelles) soient les juges et les arbitres d’une bonne « gouvernance » et des bons rendements du capital (la « valeur actionnariale »). Il pense qu’il n’y aura jamais de monopole, parce que des investisseurs avisés découvriront toujours un concurrent pour les plus puissants. Un critère départagera toujours les forts des faibles : ce sera le niveau de rentabilité. Et la compétition s’étendra naturellement à l’échelle mondiale. Mais, pour cela, ils ont encore besoin des Etats. Pourquoi ?

D’abord pour créer de la concurrence là où il n’y en pas encore, où elle ne se développe pas spontanément. C’est-à-dire d’abord dans toutes ces activités qui ne visent pas le profit, ou en tous cas le profit maximal, par exemple chez ces agriculteurs qui se contentent de faibles revenus (ces petites fermes à 100 vaches dans les prés, quand on peut créer des usines à bestiaux de 1000 vaches ou plus). Et ensuite dans ces services publics qui, même payants, visent seulement à satisfaire des besoins ou en tous cas ne mettent pas encore la rentabilité au poste de commandement. Il faudra donc privatiser ces derniers pour les soumettre à une bonne logique actionnariale et au type de management qui va avec. Créer de la concurrence là où il n’y en a pas, ou pas assez, c’est un credo macronien, comme en témoigne la loi dite Macron, du temps où il fut ministre de l’économie de François Hollande.

Le darwinisme économique a ensuite besoin de l’Etat pour gérer la concurrence, une fois qu’elle a été installée, et ceci implique la multiplication d’agences spécialisées pour y veiller (une vraie bureaucratie ad hoc). Cela le rapproche de l’ordo-libéralisme, à l’allemande, pour lequel c’est là la fonction essentielle de l’Etat (qui doit s’assurer que la concurrence est libre et non faussée par des oligopoles), mais seulement dans une certaine mesure, car 1° les inégalités entre entreprises sont une bonne chose, tant qu’existe un minimum de concurrence et 2° l’Etat ne doit pas s’interdire des politiques qui favorisent les acteurs les plus forts, les plus compétitifs, par exemple par une politique des revenus qui avantage les plus fortunés, créateurs des richesses de demain, et les « innovateurs », créateurs de nouvelles sources de richesses (les fameuses start-up). Et il n’y a rien de scandaleux à ce que des lobbies, qui les représentent, viennent influencer les décisions politiques. Donc l’Etat a une troisième fonction : soutenir les concurrents les plus performants.

Il serait trop long ici de déterminer dans quelle mesure Macron et son gouvernement s’inspirent du modèle allemand ou du modèle états-unien (qui sont, d’ailleurs, complexes)[2]. Au prix sans doute de nombre d’incohérences. Mais, pour revenir à la question qui nous occupe, on voit ce qui lie chez lui un discours de type anarcho-capitaliste et un discours s’inspirant du darwinisme économique.

 

La drôle de synthèse

 

L’anarcho-capitalisme est l’ennemi de l’Etat. Dans sa pointe la plus avancée il milite même pour la privatisation de ses fonctions régaliennes : il y aura des justices privées, des tribunaux privés, des prisons privées, des milices privées. Il a trouvé l’une de ses expressions les plus marquantes dans le courant du Tea Party aux Etats-Unis. Le darwinisme économique, lui, transpose au niveau des grandes organisations le même principe de l’autonomie et de la concurrence des individus. Et, ce faisant, il peut puiser dans le registre de l’anarcho-capitalisme la même volonté d’abaisser le rôle des Etats (cf. par exemple l’institution de tribunaux d’arbitrage dans les relations entre les multinationales et les Etats), mais il entend aussi mettre l’Etat au service des acteurs économiques dominants. C’est avec cette double grille de lecture qu’on pourrait analyser le macronisme et ses contradictions apparentes.

– l’allergie à l’impôt, le refus de taxer les plus riches, et surtout ceux dont la richesse est en argent (or et titres financiers), et s’exhibe en signes extérieurs divers (yachts, jets privés etc.). La pulsion anarcho-capitaliste est manifeste dans la suppression de l’imposition des fortunes mobilières. Car les justifications économiques sont en fait inexistantes. La fortune immobilière, supposée dormante, est en réalité plus sûrement créatrice d’emplois (dans la construction et la rénovation des logements) que la possession d’actions, qui va à la spéculation (les augmentations de capital étant rares, dans un système économique qui, à grande échelle, se finance surtout par le crédit et où les grandes entreprises pratiquent massivement le rachat de leurs propres actions).

– la flat tax qui réduit l’imposition du capital et les autres mesures qui font reposer la charge fiscale, comme on l’appelle, essentiellement sur les classes moyennes, peu détentrices de capital. Quant à cette curieuse acrobatie budgétaire qui supprime les cotisations sociales salariales pour les compenser par une augmentation de la CSG, les calculs montrent qu’elle aboutit à distribuer un peu plus de pouvoir d’achat aux ménages les plus aisés[3]. De même la pénalisation de l’assurance-vie touche essentiellement les ménages les plus modestes. Ici le principe général est que la richesse aille à la richesse. Favoriser les gros détenteurs ce capital va dans le sens du darwinisme économique, puisque ce sont ceux-ci qui détiennent, directement ou indirectement, les entreprises oligopolistiques.

– la rétraction de la sphère publique, au nom de la rigueur budgétaire. C’est d’abord la diminution du nombre de fonctionnaires, accusés d’être improductifs, alors qu’ils sont seulement improductifs de plus-value capitalistique. C’est aussi la suppression a priori absurde de la taxe d’habitation, quand elle devrait être compensée à l’euro près par l’Etat (c’est-à-dire par les impôts centraux) : une telle mesure n’a de sens que dans la perspective d’une diminution à venir de cette compensation, afin de réduire les moyens de l’administration territoriale et des services qu’elle apporte à la population. C’est également la suppression programmée des « emplois aidés », car la plupart de ces emplois venait compenser un manque de fonctionnaires dans les services municipaux ou de salariés dans des associations d’intérêt public. Ce sont encore les privatisations à venir pour, la libéralisation aidant, ouvrir de nouveaux champs d’action aux multinationales. C’est enfin l’abandon des entreprises stratégiques au secteur privé, comme on l’a vu avec le refus d’intervention de l’Etat lors même qu’il est resté actionnaire (les Etats français et allemand ont 11% du capital de EADS, mais aucun représentant au Conseil d’administration), ou lorsqu’il pourrait le devenir pour ne pas perdre tout le contrôle de l’entreprise (le cas le plus marquant étant la cession de tout le pôle d’énergie d’Alstom, un secteur hautement stratégique, à General Electric, cession dans laquelle Macron a joué un rôle déterminant).
Dans les domaines où il est socialement difficile de privatiser et d’introduire de la concurrence oligopolistique, parce que les Français restent attachés à d’autres principes (la distribution selon les besoins dans le cas de l’assurance maladie, le salaire socialisé dans le cas des allocations chômage, des accidents du travail et des retraites, l’égalité d’accès à l’Université), le pouvoir macronien ne pourra procéder que par petites touches : réduction du budget de la Sécurité sociale, étatisation de l’assurance chômage, mise en concurrence des Universités à travers l’autonomie et les « pôles d’excellence », Mais la logique reste la même, à savoir utiliser les leviers de l’Etat pour casser tout ce qu’il y a de collectif dans le domaine social et pour aller dans le sens du financement individuel (recours aux mutuelles, frais d’inscription élevés).

– l’encouragement au dumping social pour réduire la part des salaires dans la valeur ajoutée. Tel est, clairement, le sens de la « réforme » du code du travail. Faire baisser le « coût du travail » était déjà l’objectif du CICE et du Pacte de responsabilité, dont Macron fut l’inspirateur, et qu’il entend relayer par une baisse pérenne des cotisations patronales. Ceci sous prétexte de compétitivité, comme si la baisse de ce coût en était l’unique source, et alors même qu’on ne touche pas au coût du capital. Il s’agit donc, encore une fois, de favoriser la concentration des richesses.

– rien n’est fait pour freiner le darwinisme économique. Il faut au contraire se servir de l’Etat pour détruire ou empêcher tout ce qui pourrait le gêner. De régulation financière il n’est pas question (pas de séparation des banques de dépôt et des banques de marché, pas de taxe sur les transactions financières, pas de mesure pour favoriser la détention longue des actions etc.). Le darwinisme économique, c’est aussi le soutien apporté aux « grands patrons » (aucune mesure pour limiter leurs salaires exorbitants[4] et leurs autres avantages (stock options, retraites chapeau etc.). Le darwinisme économique, c’est enfin la délégation au privé de tous les domaines où l’Etat devrait investir, parce qu’ils sont des biens communs, par exemple la construction d’infrastructures ou d’hôpitaux (ce sont les partenariats public/privé) ou la formation professionnelle (chaque travailleur pourra choisir le prestataire de son choix et non plus un organisme agréé).

 

Quelques mots pour finir Les aspects qui viennent d’être évoqués ne représentent que quelques facettes des « macronomics ». Ce n’est pas ici le lieu pour les détailler et les compléter. Bien d’autres articles dans La sociale y seront certainement consacrés. Il s’agissait seulement de dessiner les lignes de force de ce libéralisme non pas tempéré, comme il s’essaie à le faire croire, mais radical. Il se trouve que, en général, on le critique au nom de ses conséquences (sociales, environnementales, démocratiques), qu’il faudrait corriger. Mais ce sont ses présupposés eux-mêmes qu’il faut attaquer, autrement dit ses fausses évidences. Alors on terminera pas ces quelques mots à l’emporte pièce.

Non, le rêve de la plupart des individus n’est pas de devenir milliardaire, comme le voudrait Macron. Le citoyen ordinaire qui a gagné à la loterie ne change guère son mode de vie, un peu plus d’aisance lui suffisant largement. Non les « meilleurs » n’attribuent pas leurs réalisations à leur mérite. Ecoutons les grands artistes, les grands comédiens, les grands écrivains, et ils vous diront tous, sauf quelques pervers narcissiques, qu’ils doivent leur succès à leur labeur et…à la chance. Non, les grands scientifiques ne vous diront pas qu’ils doivent tout à leur talent, mais au contraire qu’ils doivent tout à leurs équipes. Non, les « grands patrons » ne sont pas des surdoués, ils sont au contraire bien souvent de lamentables gestionnaires, qui pourtant, même quand ils ont échoué, réclament leur dû. Etc.

Le darwinisme économique non seulement n’est pas une fatalité, mais il est contre-productif. On ne niera pas que de grandes entreprises sont nécessaires, ni même qu’elles doivent se donner une dimension transnationale pour réaliser des économies d’échelle et des synergies, mais on notera combien elles sont fragiles quand, sous la contrainte des financiers, elles se concentrent sur leur « cœur de métier » (on commence seulement à reconnaître la supériorité de conglomérats), et surtout on pourra montrer qu’elles stérilisent tout le reste du tissu productif en drainant toute la survaleur produite (il existe à l’inverse toutes sortes de propositions pour redistribuer les profits réalisés vers des entreprises moins dotées en capital et vers les secteurs négligés). Et l’on pourrait continuer de la sorte.

Bref le macronisme doit être considéré pour ce qu’il est, à savoir un « concentré de la doctrine promue par l’oligarchie financière publique depuis des décennies»[5], le stade ultime d’un social-libéralisme épuisé. Ceux qui se seront laissé prendre à ce miroir aux alouettes ne tarderont pas à déchanter. Si le MEDEF pavoise, de nombreux secteurs de la droite n’y retrouvent pas leurs petits. Quant à la gauche, si le terme a encore un sens, elle est au pied du mur. Elle doit regarder le libéralisme de Macron pour ce qu’il est et ne plus jouer les compromis.

[1] On l’a souvent présenté comme un vrai social-libéral, puisqu’il s’était réclamé de Rocard, et comme un partisan du juste milieu, sous l’influence de Paul Ricoeur et à travers sa participation à la revue Esprit. Il est possible en effet que ces influences aient laissé des traces dans ses propos et dans sa rhétorique, traces qu’on ne va pas s’attarder à chercher ici (pas plus que d’autres sources, car on sait qu’il aime à les multiplier). Mais, quoi qu’il en soit, son libéralisme n’a plus grand-chose de social, peut-être sous l’effet d’abord de son passage par l’ENA, puis de sa fréquentation de l’oligarchie politique et de ses années de banquier d’affaires, et enfin de ses fonctions dans la gouvernement Hollande. On peut au reste se demander si ce glissement vers un libéralisme sans concession n’était pas inscrit dans la dérive générale du rocardisme et de la social-démocratie.

[2] Régis Debray rattache le macronisme au passage d’une France catholique à la civilisation du « néo-protestantisme mondialisé ». L’influence du facteur religieux n’est pas négligeable, mais, dans ce cas, il s’agit bien plus du protestantisme états-unien que du protestantisme européen, et particulièrement scandinave.

[3] Pour un calcul précis, cf. sur le blog de Jean-Luc Mélenchon ; « Un budget sur mesure pour les riches ».

[4] Frédéric Lebaron, « La croyance économique dans le champ politique français », in Regards croisés sur l’économie, vol.1, n° 18, 2016.

Le FN en difficulté?

par Jean-Paul Damaggio

A partir de faits incontestables les commentateurs n’en finissent pas de traiter le FN en parti malade.

Oui, Marion Maréchal et Florian Philippot ont quitté le navire dans des conditions opposées, oui les résultats de la présidentielle imposent un renouvellement de la stratégie mais il s’agit d’une crise de croissance et non d’une crise de décroissance !

Si les commentateurs se trompent comme depuis trente ans, cela tient au fait qu’ils étudient le FN à partir des querelles internes à sa direction. Ils devraient changer de poste d’observation : combien d’électeurs et d’électrices sont désemparés par le départ de Philippot ? La question vaut la réponse !

L’avenir du FN se joue dans les urnes et non dans les couloirs des médias. Et les urnes révèlent partout dans le monde une poussée de l’extrême-droite tout comme de la droite !

Le FN accède au second tour et obtient le score le plus important de son histoire dans ce contexte difficile, mais, parce qu’il n’a pas gagné l’élection, il serait mal en point ! Mais alors que dire des autres partis politiques qui n’étaient même pas au second tour ?

Depuis trente ans la crise de croissance du FN conduit aux mêmes myopies.

Après le succès de 1984, il y a eu la crise de 1987-1988. Alors qu’en 1986 le FN obtient 35 députés au Parlement très vite la majorité des élus de cette formation abandonnent Jean-Marie Le Pen (aujourd’hui deux sont encore membre du FN : Jean-François Jalkh et Bruno Gollnisch.) Le FN avait bâti son succès sur l’anticommunisme et le refus de la « bande des quatre » et son adversaire, avec la baisse électorale du PCF et les déboires de l’URSS, lui fait défaut ! La présidentielle de 1988 a mis les pendules à l’heure FN ! Et le parti changera de bouc-émissaire : des « chars de Moscou dans Paris » il va passer à « La France aux Français ».

Dix ans plus tard c’est à nouveau l’annonce de la fin du FN avec la crise Mégret. La présidentielle de 2002 a mis les pendules à l’heure FN !

Sarkozy en grand stratège propose la création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale et pour une fois le vieux JMLP est au tapis (quatrième avec 13%). Son électorat a été siphonné car il a su si bien le dire. Je ne sais si vous vous souvenez de la vente du siège, et autres nombreux éléments de crise ! Il se décide à passer la main à sa fille. La présidentielle de 2012 a mis les pendules à l’heure FN ! Aujourd’hui à tous ceux qui pensent que MLP a raté son débat avec Macron je réponds : « Quel pourcentage vous lui donneriez si elle avait gagné le débat ? » Personne ne pouvait gagner face à Macron ! Et en aucun cas le FN qui depuis 2011 seulement, arrive à doubler ses voix au second tour, ce qui laissait espérer à Marine un score de 40%. Elle a fait moins avec l’appui d’un homme perdu Dupont-Aignan (l’erreur fut celle de cette alliance) mais que diront les électeurs et les électrices la prochaine fois ?

Nous le savons :

Socialement le FN se trouve dans le sens de l’histoire actuelle car il a pressenti avant tous les autres la crise migratoire.

Financièrement il possède une fortune pour les cinq ans qui viennent.

Et stratégiquement il a même une solution de rechange avec Marion-Maréchal.

Un parti d’extrême-droite peut-il espérer mieux,?

Comme c’est le cas depuis trente ans, les autres forces politiques, par leurs incapacités, vont-elles continuer à lui servir la soupe ? Je le crains tous les jours davantage surtout quand les médias continuent de taper à côté !

Que proposer pour arrêter cet double engrenage (l’annonce de la mort du FN et la triste réalité de ses succès ) ?

– Développer une pensée neuve sur la nation française, une pensée capable d’arrêter la domination des nationalistes.

Développer une pensée offensive en matière de laïcité, une laïcité qui ne soit ni ouverte ni fermée mais un combat capable de rendre incontournable l’application de la loi de 1905 en Alsace comme en Guyane (par exemple).

Développer une pensée politique, et non plus sentimentale, de l’antiracisme.

Des propositions difficiles à mettre en œuvre, qui ne sont pas exhaustives, mais qui doivent avoir pour socle une confrontation réelle avec l’état de la société, une confrontation qui ne réduise pas le FN à un mauvais coup de la classe politique même si celle-ci a joué son rôle.

La France insoumise peut et doit jouer un grand rôle en la matière, mais sur ce point, la réflexion me semble bine fragile.

J-P Damaggio

Qu’est-ce que la mondialisation ? La discussion doit s’ouvrir !

Airbus en ligne de mire

Par Denis Langlet

Qu’est-ce la mondialisation ? Quelles sont les caractéristiques précises de cette phase du capitalisme ? Personne ne peut échapper à la nécessité absolue de définir ensemble ces caractéristiques. Bien sûr, cette phase a un tronc commun avec les précédentes. Ce qui la différencie exige la plus grande clarté. Car c’est à partir de ces différences que « la mondialisation », c’est à dire la domination du capital financier, peut s’imposer à l’échelle internationale.

La mondialisation, c’est d’abord la conséquence de la dérégulation financière à l’échelle internationale. Dès l’instant où il fut possible pour le capital d’investir dans des cibles financières permettant d’obtenir un retour sur investissement à deux chiffres (plus de 10 %), alors les détenteurs de capitaux exigèrent chaque jour un plus que ces taux de rendement soient ceux obtenus dans toutes les activités, dont l’industrie. Dans une situation où l’ensemble du marché mondial est unifié et en même temps borné par la rétraction/stagnation de la capacité d’achat dans chaque composante mondiale, le coût du Travail devient la cible essentielles de tous les plans de productivité et profitabilité exigés par les actionnaires. En effet seul ce paramètre, élément constitutif du prix de revient industriel leur est accessible pour augmenter la marge grâce à sa variabilisation.[1]

L’aéronautique se trouve dans la tourmente de la finance.

Chacun a pu noter la baisse spectaculaire sur les marchés financiers de la valeur Airbus. Par exemple, l’action Airbus, une des plus importantes cotations du CAC 40 à Paris, a durant le premier semestre 2017 encore chuté de 14 %. Que se passe-t-il ? N’est-ce pas le signe d’une offensive de certaines multinationales appuyées par certains fonds de placement pour le démantèlement du groupe Airbus ? Un tel démantèlement ne permettrait-il pas de faire place nette à d’autres ! Qui ?

Nous proposons là à nos lecteurs de faire part dans ces colonnes de leur avis, expérience, connaissances afin de réaliser ensemble un dossier fondé sur des sources vérifiées, fournissant les informations les plus utiles pour empêcher un tel forfait d’être réalisé. Ce dossier sera bien entendu disponible à tous ceux engagés dans cette résistance à la finance et convaincu de la possibilité de dresser une protection infranchissable à ce patrimoine industriel irremplaçable.

Personnellement je fournirai un premier article sur l’historique du groupe Airbus et les circonstances exceptionnelles dans laquelle le groupe français « aérospatiale » est devenu leader mondial dans l’aéronautique civile devançant Boeing & Co.

 

Denis LANGLET le 21/10/2017

[1]   Variabilisation. Le coût du travail est, pour l’employeur au moment de l’adoption de son budget annuel prévisionnel, un coût fixe. Chaque composante est réglementée, le taux horaire par la convention collective, les cotisations sociales par la législation, enfin le code du travail impose des normes strictes dans le domaine des postes de travail et des caractéristiques des constructions (bureau, bâtiment) dans lesquels évolue la force de travail et ce en conséquence des garanties exigées dans les domaines de l’hygiène et de la sécurité au travail. S’il existe de plus une certaine liberté de négociation, comme celle définie par la loi du 11 février 1950 en France, alors non seulement ces coûts sont incompressibles mais en général, par le biais de lutte des classes, ils ont tendance à augmenter. Grâce à l’évolution de la législation, les possibilités de variabiliser les coûts fixes se sont développées. Ainsi les externalisations, c’est-à-dire la mise en sous-traitance ou délocalisation, transforme la nature du contrat liant à l’employeur, les services et ateliers concernés. Globalement le contrat devient, pour le donneur d’ordre un contrat commercial avec le sous-traitant. Et comme pour tout contrat commercial, à chacune de ces renégociations le donneur d’ordre peut demander, au nom de la répartition des gains de productivité à obtenir une baisse des prix. Bien entendu, tout cela n’a d’intérêt que si rien ne menace la réalisation de la marge elle-même. Un des moyens est le transfert des risques de l’investisseur sur la force de travail. Ce transfert est une des origines de la création et de l’explosion des contrats de travail précaires tandis que, simultanément, les grands donneurs obtiennent des gouvernements exonérations et dérogations. Ces exigences de rentabilité financière pour les actionnaires amènent au bouleversement de toutes les structures juridiques. Actuellement à un bout se trouve la société transnationale, en position de monopole et à l’autre bout l’auto-entrepreneur, forme juridique concentrant tous les risques sur elle-même. Les seules protections existantes pour ces « nouveaux aventuriers » sont fournies par les acquis sociaux (droit à l’allocation chômage comme rémunération de l’auto-entrepreneur lui-même…)

La démocratie, enjeu central de toute la lutte des classes…

… pour l’engagement, pour l’action, pour l’élaboration.

par Denis Langlet,

Nous sommes déjà nombreux à connaître . Ses fondateurs m’ont fait l’honneur de participer à leurs efforts pour faire grandir encore le nombre de lecteurs et de participer à son comité de rédaction. J’ai immédiatement saisi cette chance et dit oui à leurs propositions. Bien sûr, nous avons le même idéal, le socialisme, la même préoccupation quotidienne, la situation sociale de tous nos concitoyens et nous exécrons l’injustice et l’arbitraire d’où qu’ils viennent et quelle que soit la cible. Enfin nous sommes citoyens du monde et ce que nous exigeons pour nous, nous l’exigeons pour tous. L’accord sur ces questions fondamentales m’a naturellement amené à examiner avec sérieux cette proposition. La position de la Sociale sur la place de la démocratie m’a convaincu d’y répondre oui.La gravité de la domination de la finance, les conséquences désastreuses pour le genre humain des politiques élaborées et mises en œuvre exigent des mesures d’urgence permettant d’y mettre fin, d’établir par la démocratie des moyens humains pour juguler l’inhumain.

 

La première de ces urgences est l’examen détaillé et précis des réalisations des peuples dans cette lutte, celles d’hier et d’aujourd’hui, faire partager avec tous les résultats de ces études et analyses. Seule la liberté totale de pensée et d’expression peut assurer à chacun l’audace de la réflexion, le rejet des préjugés nécessaire à cette ambition. Comme chaque membre du comité de rédaction, j’ai carte blanche. Il n’y a pas d’autre méthode pour contribuer à l’élaboration des solutions à l’impasse destructrice dans laquelle nous fait plonger ce régime du capital.

Seule la démocratie totale, sans contrôle a priori, sans exception ou dérogation, en permettant aux travailleurs entraînant le peuple, d’établir librement leurs besoins, assurera l’élaboration du quoi faire et comment faire ?

Ces dernières élections n’ont-elles pas fourni la démonstration de cette intelligence collective ? Placé face au piège électoral tendu dans le seul objectif de la poursuite d’une politique traduisant les exigences de la finance, sans consigne d’aucun parti, majoritairement l’abstention s’est imposée, isolant avant même qu’elle soit en place l’équipe Macron, et préservant ainsi l’avenir.

Cette intelligence collective, nous devons en être ses dévoués serviteurs. Chacun, chacune d’entre nous a besoin que les fait soient établis, que soient apportées les démonstrations et réalisations des travailleurs de pays, de tous les pays.

En faisant partager nos connaissances, nos expériences, en mettant en lumière le grand moment de l’histoire, certes modestement, nous contribuerons à ce que l’émancipation soit l’œuvre des travailleurs. L’histoire le montre, l’émancipation des travailleurs sera leur œuvre ou elle ne sera pas. En ce sens, le retour aux principes fondamentaux tels qu’établis lors de la fondation de la première internationale semble indispensable. La devise adoptée ce jour de 1848 est : l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Aujourd’hui, cette même devise apparaît avec « sera » à la place de « doit être ». Cela n’est pas anodin. Sa formulation initiale situe clairement la responsabilité de ceux et celles qui s’engagent dans ce combat d’émancipation, à savoir aider à créer les conditions et les moyens de la démocratie pour, par et avec le plus grand nombre (« les masses »), question centrale totalement d’actualité. Prenons la question des ordonnances. « Retrait des ordonnances » est apparu comme une exigence élémentaire permettant l’unité d’action sur l’objectif de faire reculer Macron. Rapidement au sein du syndicat, l’enjeu fut respect ou non du mandat ! La direction de l’une des confédérations refusant de respecter ce mandat favorise l’autre confédération à mettre en avant la tactique des journées d’action répétées sans résultat et ouvre la voie à la énième tentative de remise en selle de la troisième organisation dont nul ne conteste son titre de traître de service officiel (mais la concurrence est rude).

Et c’est là que nous retrouvons la question centrale de la démocratie. Le poison qui contamine les appareils syndicaux et les amène à accepter l’inacceptable réside dans la justification suivante : « Nous ne pouvons qu’éviter le pire. En face les capitalistes sont plus forts ».

De porteurs des revendications ils deviennent interlocuteurs des gouvernements au regard des exigences des capitalistes. Ils abandonnent leur mandat et ils décident tout seul ce qui est bon et ce qui n’est pas bon pour les travailleurs et les peuples en leur lieu et place.

Tous ceux qui peu ou prou ne fixent pas comme priorité la démocratie comme levier indispensable à l’élaboration des moyens de résistance et de reconquête sont amenés à se dresser contre le mouvement en cours et sont facteur de démoralisation. Quant aux appareils ils répètent à l’infini les mêmes propositions d’action qui, d’échec en échec, ne visent qu’à démoraliser les militants actifs.

Denis Langlet
le 22 octobre 2017